par Carolyn Acker

Dernière partie d’une série de deux; la première partie de cet article a été publiée dans l’édition du printemps 2011 du Bulletin.

Chaque année, des milliers d’étudiants canadiens abandonnent leurs études secondaires, un choix qui bouleversera le cours de leur vie. Dans certains des quartiers les plus vulnérables au décrochage, les statistiques démontrent que plus de 60 % des étudiants ne terminent pas leurs études secondaires, ce qui se répercute sur les communautés, l’économie, le système de santé ainsi que le système judiciaire.

Passeport pour ma réussite® vise à enrayer ce problème en réduisant les taux de décrochage, en améliorant l’accès aux études postsecondaires et en servant de « pont » vers la réussite scolaire.

Grâce à ce programme, l’éducation est devenue une priorité au sein des huit communautés défavorisées où le programme a été implanté, et celles-ci s’en trouvent littéralement transformées. Cette réussite comporte son lot d’expériences, de résultats et de leçons qui permettent d’envisager un avenir où tous les jeunes jouissent de perspectives prometteuses, ce qui, ultimement, renforcera notre nation et améliorera sa productivité.

Ce que nous avons appris

L’importance d’inclure tout le monde: La communauté nous a dit que si nous voulions avoir un impact, il fallait inclure « tous les jeunes » plutôt que de cibler ou d’exclure des groupes particuliers. Ce point est très important, car lorsque tout le monde travaille ensemble, les préjugés tombent et tous obtiennent alors de meilleurs résultats.

Plusieurs interventions nécessaires: Il ne s’agit pas d’intervenir à un seul endroit; c’est la combinaison des mesures de soutien qui compte. Passeport fournit quatre formes de soutien intégrées; mises ensemble, elles font une réelle différence (1).

Mettre l’accent sur la communauté: Les mesures de soutien doivent être implantées au sein de la communauté. Nos jeunes, de même que ceux qui habitent des quartiers similaires, s’identifient à leur communauté plutôt qu’à leurs écoles.

Interventions: Les interventions doivent se passer « entre » les systèmes. C’est la relation que l’étudiant entretient avec son professeur, son établissement d’enseignement et ses parents qui engendre des citoyens productifs. Il faut acquérir une compréhension des systèmes eux mêmes, et les relations qui existent entre ceux-ci revêtent une importance clé. Il importe de bien connaître les jeunes ainsi que les institutions.

Avoir des attentes élevées: La mise en place de critères de réussite élevés crée des attentes par rapport aux résultats, ce qui favorise l’estime de soi. L’estime de soi découle de la réussite, et la réussite découle des attentes et du soutien, encadrés par la discipline. Sans discipline, l’être humain ne peut atteindre ses buts.

Programme Passeport pour ma réussite: les chiffres

Taux de décrochage à Regent Park en 2001 56%
Taux de décrochage à Regent Park en 2009 10%
Taux de participation de la communauté 90%
Nombre de diplômés du secondaire à ce jour 600
Diplômés ayant poursuivi leurs études au niveau postsecondaire 80%
Participants qui sont les premiers de leur famille à fréquenter

des établissements postsecondaires

90%

Au-delà des chiffres

Oui, nous avons obtenu des résultats spectaculaires. Mais voici ce que les chiffres ne révèlent pas.

Ils ne parlent pas de l’événement qui a eu lieu à l’Université de Toronto, où plus d’une douzaine de jeunes filles du programme Passeport ont travaillé avec des mentors du club de débats pour comprendre en quoi consistait un débat en bonne et due forme et comment y participer. Notons qu’il s’agissait de la toute première fois que ces femmes mettaient les pieds dans un établissement universitaire et qu’elles y prenaient la parole devant un groupe de gens. Je peux vous assurer qu’elles n’en étaient pas peu fières. Par la suite, la plupart d’entre elles nous ont dit qu’elles avaient l’intention d’y faire leurs études, et elles savaient que pour y arriver, elles allaient devoir travailler très fort.

Les chiffres ne disent rien à propos de cet enfant abandonné par sa mère qui vivait avec une tante, cette dernière ayant ses propres problèmes à gérer. L’enfant n’allait pas à l’école et refusait de se confier à ses enseignants, aux conseillers pédagogiques ou aux travailleurs sociaux de son école. Il a toutefois discuté avec son conseiller du programme Passeport. Au fil du temps et après de nombreux efforts, il s’est mis non seulement à aller à l’école, mais aussi à suivre nos programmes de tutorat et de mentorat.

Les données ne racontent pas non plus le cas de cette adolescente de 13 ans issue d’une famille de réfugiés. Elle commençait son secondaire 3 et on lui a dit qu’elle allait d’abord être placée dans un programme d’anglais langue seconde. Notre personnel m’a mentionné qu’elle avait été une élève modèle tout au long du primaire, mais qu’elle devait être placée dans un programme pour nouveaux arrivants parce que ses relevés de notes n’avaient pas encore été reçus. La jeune fille s’inquiétait de voir son rendement scolaire baisser pendant l’attente. Nous avons alors travaillé avec l’école pour nous assurer que tout rentre dans l’ordre, et, au bout de deux jours, l’étudiante a été placée dans la classe adéquate. Depuis, elle continue d’exceller dans ses études.

Et les chiffres ne parlent pas du directeur d’école qui a si confiance en notre programme qu’il nous appelle lorsqu’un de ses élèves a besoin d’un encadrement qui dépasse ce que l’école peut lui offrir. Ni de l’enfant qui clame haut et fort : « j’aime le mentorat » ou de l’adolescente de quatorze ans, jadis très peu sûre d’elle, qui a littéralement estomaqué le ministre de la Formation, Collèges et Universités en lui démontrant ce qu’elle valait.

Oui, les chiffres sont incroyables … mais les enfants derrière ceux-ci le sont davantage.

Relever les défis à venir

Nous devons agir et investir! Voici pourquoi:

En juillet 2007, le Boston Consulting Group a publié un rapport détaillé analysant les coûts/bénéfices du programme Passeport pour la société. Les conclusions du rapport sont impressionnantes:

  • Le retour sur l’investissement dans Passeport aujourd’hui est de 25 $ pour chaque dollar investi;
  • La valeur nette actuelle pour la société pour chaque étudiant inscrit à Passeport est de presque 50 000 $;
  • Au cours de sa vie, un étudiant inscrit au programme Passeport génère des bénéfices cumulatifs permanents de 400 000 $ pour la société. Ainsi, une cohorte de 150 diplômés ayant suivi le programme Passeport génère un bénéfice net de 60 millions $ pour la société.

Nous devons nous assurer que nos attentes en matière de réussite scolaire constituent une priorité pour tous les jeunes au Canada, particulièrement au chapitre de la réussite des études secondaires et de la fréquentation d’établissements d’enseignement postsecondaire. Cette priorité vaut pour les jeunes les plus défavorisés, ceux qui sont exclus et marginalisés.

Nous visons cet objectif pour des raisons de prospérité, de productivité et de compétitivité. Nous voulons générer des revenus plus élevés, favoriser l’inclusion et réduire les dépenses dans les services de santé, le système judiciaire ainsi que les services sociaux. Et nous croyons qu’il est juste et bon d’assurer l’égalité des chances pour toute la jeunesse.

Cette priorité engendre des avantages importants, tant sur le plan financier que social. Et surtout, l’objectif est atteignable par la très grande majorité des décrocheurs actuels.

Afin de réussir, il importe de mettre en place des programmes dont l’efficacité a été démontrée. De plus, il est désormais évident que ces programmes doivent comporter plusieurs éléments clés : l’accent doit être mis sur la communauté; les interventions doivent être exhaustives et s’étendre sur toute la période des études secondaires; il faut mettre en place des critères de réussite élevés et créer des attentes par rapport aux résultats.

Beaucoup de gens aimeraient croire qu’il existe une solution miracle, une réponse facile et abordable à ce problème. Ce n’est pas le cas. Réduire les taux de décrochage et de criminalité, augmenter les chances d’épanouissement, améliorer la santé de la population : tout cela est possible, mais pas du jour au lendemain.

La mise en place du programme Passeport et les changements fondamentaux qu’a connus Regent Park sont le fruit de plusieurs années de travail. Il a fallu des années pour créer les conditions et l’état d’esprit qui incitent les gens à se poser la question : « À quoi cela sert? ». Ainsi, nous ne pouvons pas concevoir qu’un tel changement puisse se faire en criant ciseau.

La bonne nouvelle? Nous avons tous un rôle à jouer pour faire le pont vers la réussite scolaire. Les intervenants du programme Passeport ont découvert que les sociétés, les fondations, les organismes à but non lucratif, les organismes publics et les individus veulent tous faire leur part.

Le rôle du gouvernement est de faciliter la création des partenariats multisectoriels qui sont nécessaires pour implanter un tel modèle de manière durable au sein de la communauté. Si nous désirons jouir des bénéfices majeurs au niveau public qui découlent d’initiatives efficaces axées sur la communauté, bénéfices que les écoles à elles seules ne peuvent pas reproduire, alors les gouvernements doivent investir dans ces programmes, en partenariat avec le secteur privé.

Nous avons tous un rôle à jouer et nos efforts font une différence. Passeport en est la preuve.


Carolyn Acker est fondatrice du programme Passeport pour ma réussite.